
Nous sommes à un tournant civilisationnel, nous vivons une bascule qui nous projette vers une terra incognita, un monde autre dont nous avons du mal à dessiner les contours. Nous peinons d’ailleurs à nommer ce qui arrive : certains parlent de superposition des crises, de fin de l’économie des énergies fossiles ou d’effondrement. Les raisonnements en silos deviennent abscons, au profit de la vision systémique. Il ne s’agit plus d’être performant, mais robuste. Bref, nous changeons de paradigme, assistons à une inversion des valeurs. Nous reconceptualisons notre vision du monde et la place que nous y occupons.
Ce n’est pas la première fois que nous vivons un tel changement dans l’histoire de notre civilisation. Au 4e siècle avant J.-C., Aristote plaçait la Terre immobile au centre de l’univers, montrant ainsi un cosmos ordonné, rassurant, à la mesure de l’homme. Puis vint l’héliocentrisme, et la possibilité qu’il existe d’autres planètes comme la Terre.
Le Dream Time était un cadre onirique
Pendant ce temps, aux antipodes de l’Europe, la civilisation aborigène vivait selon le Temps du Rêve. Le Dream Time était un cadre onirique dans lequel les peuples comprennent leur place dans l’univers, leurs relations avec leurs proches et leurs liens avec la terre.
Puis nous sommes très récemment entrés dans l’Anthropocène, cette nouvelle époque géologique qui se caractériserait par l’action des hommes comme principale force de changement sur Terre. Dans l’ère de l’Anthropocène, la Terre est devenue un habitat et l’être humain s’est extrait de la nature. Le minéral et le vivant se sont transformés en ressources gratuites à exploiter.
Porté par la révolution industrielle et les énergies fossiles, l’anthropocène a mis fin à 12 000 ans de stabilité. Ces 12 000 ans, c’est l’Holocène : cette période au climat stable qui a permis à nos civilisations de prospérer, parce qu’il était possible de se projeter dans la durée, de prévoir les saisons et les floraisons.
L’anthropocène a mis fin à 12 000 ans de stabilité
L’Holocène nous a offert un monde suffisamment stable pour que nous y construisions des villes, des empires, des économies mondialisées, des systèmes d’une complexité vertigineuse. Il nous a offert un univers contrôlable où nous avons pu pousser la performance à outrance, en interconnectant un monde plutôt prévisible.
Mais dans notre grande accélération, nous avons dépassé l’Holocène pour nous propulser dans une ère encore inconnue, qui ne ressemblera en rien à ce que nous connaissons depuis 12 000 ans. Les modèles scientifiques font consensus sur les risques à venir, notamment en matière de dérèglement climatique. Mais ces modèles nous disent également que nous entrons dans des temps incertains, où il sera de plus en plus difficile d’anticiper. En 12 000 ans, nous avons appris à contrôler, à performer… sur des paramètres constants et prévisibles.
Bienvenue dans un monde fluctuant !
Alors, plutôt que de performer sur du connu, familiarisons-nous à l’inconnu en cultivant la robustesse, la résilience et l’adaptation. Réapprenons à imaginer des solutions, à tester de nouveaux modèles, à faire des erreurs. Refamiliarisons-nous à la vision à 360°, à la transversalité, réapprenons à dialoguer, à habiter l’inconnu.
Et surtout, réfléchissons encore et encore à notre place, à qui nous sommes.