À l’origine de l’engagement pour le vivant, il y a souvent un déclic, la traversée d’un kaïros, une suspension du temps où une brèche vers un autre possible s’ouvre. Paul Watson a vécu le sien face à une baleine agonisante. Aldo Leopold, en voyant s’éteindre une flamme verte dans les yeux d’une louve. John Muir, après avoir cru perdre la vue. Et Ron Garan, en découvrant la fragilité de la Terre depuis l’espace.
Paul Watson et la baleine
Paul Watson, le fondateur de Sea Shepherd, a connu ce moment dans le Pacifique Nord, alors que son bateau pneumatique s’interposait entre des baleines et un navire de la flotte soviétique. Il y avait du sang, des harpons. Puis, alors qu’un harponneur s’apprêtait à tirer, une baleine s’interposa pour protéger son groupe. Agonisante, elle refit surface. Paul Watson plongea son regard dans le sien, à moins d’un mètre. Là, il comprit qu’elle savait ce qu’il tentait de faire. Elle aurait pu balayer la petite embarcation de Paul Watson et de son équipage d’un simple mouvement. Mais elle ne l’a pas fait. C’est à ce moment-là qu’il décide de vouer sa vie à la protection de ces êtres intelligents, complexes et sensibles.
Aldo Leopold et la louve
Aldo Leopold (11 janvier 1887 – 21 avril 1948), considéré comme l’un des pères de la protection de l’environnement aux États-Unis, relate, dans un récit autobiographique daté de 1944, un déjeuner en montagne avec un collègue des Eaux et Forêts, au cours duquel ils tuent une famille de loups. Il écrit :
« Nous atteignîmes la louve à temps pour voir une flamme verte s’éteindre dans ses yeux. Je compris alors, et pour toujours, qu’il y avait dans ces yeux-là quelque chose que j’ignorais, et que la montagne et elle étaient seules à connaître… »
Cette scène de chasse pousse Aldo Leopold à penser autrement, et marquera la naissance de engagement pour la terre.
L’expérience de la cécité de John Muir
John Muir (21 avril 1838 – 24 décembre 1914), l’un des premiers naturalistes modernes et grand défenseur de la nature, raconte qu’après un accident du travail où il crut perdre la vue, il eut cette pensée :
« Mon Dieu, si au moins j’avais fait de grandes randonnées dans la nature, j’aurais pu me repasser ces images. Mais je ne les ai pas faites. Je n’ai rien à me projeter, je suis dans le noir. »Après avoir recouvré la vue, il partit explorer le monde. Il marcha plus de 1 500 kilomètres vers la Floride avec une simple sacoche et un morceau de pain. Il fonda le Sierra Club, l’une des premières organisations environnementales, et milita toute sa vie pour la création des parcs nationaux. Il convainquit Theodore Roosevelt de protéger le Yosemite.
Ron Garan et l’overview effect
Ron Garan (astronaute, ISS), ancien astronaute de la NASA, décrit à merveille ce qu’on appelle l’overview effect, cette expérience presque mystique que vivent les astronautes lorsqu’ils découvrent la Terre depuis l’espace. Voici un extrait de son témoignage :
« Quand j’ai regardé par le hublot de la Station spatiale internationale, j’ai vu les éclairs des orages, semblables à des flashes de paparazzi. J’ai vu les rideaux dansants des aurores boréales, si proches qu’on aurait cru pouvoir les toucher. Et j’ai vu l’incroyable finesse de l’atmosphère terrestre. À cet instant, j’ai été frappé par une prise de conscience : cette mince pellicule, aussi fine qu’une feuille de papier, maintient chaque être vivant en vie sur notre planète (…)En tant qu’espèce, nous flottons en quelque sorte dans l’obscurité. J’utilise l’allégorie de la caverne de Platon pour montrer que nous pensons souvent voir l’ensemble du tableau alors que nous n’en percevons qu’une infime partie.C’est une période très sombre. Et si nous ne résolvons pas nos problèmes, c’est parce que nous n’avons pas la bonne perspective. Nous devons sortir de la caverne, sortir de l’obscurité. »
Pour Jean-Pierre Goux, l’overview effect, qu’il a recréé avec le projet OneHome, à l’aide d’un satellite de la NASA situé à 1,5 million de kilomètres sur l’axe Terre-Soleil, serait une manière de tomber amoureux de la Terre et d’enclencher la Révolution bleue, largement documentée dans ses romans.
J’ai raconté ici quelques instants de bascule — ces kaïros écologiques qui changent une vie.
Je serais curieuse de savoir : quel a été le vôtre ?
Et si le cœur vous en dit, j’aimerais beaucoup lire vos réponses en commentaire



